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Mourir au bar

15 janvier 2026
Mourir au bar

Mourir au bar

15 janvier 2026
Mourir au bar

Après l’université, je n’ai pas suivi le conseil que plusieurs profs donnaient, soit le suivant : « Ne pars pas à l’étranger, tu dois rester dans le milieu de la télé pour garder tes contacts actifs. »

Ça explique peut-être en partie pourquoi je ne suis plus dans le milieu.

Un screen test catastrophique en vue de devenir la prochaine Miss météo de Salut Bonjour week-end a sûrement aussi joué en ma défaveur, en plus de confirmer mon envie d’aller voir ailleurs.

J’ai opté pour un endroit où le temps pluvieux est chose du quotidien : Londres.

Visa de travail en main pour deux ans, en pleine crise économique, mon chum et moi quittons donc Montréal pour s’envoler vers cette ville parsemée de pubs à tous les coins de rue.

Après avoir pris le tube avec l’équivalent d’un trois et demi de linges strappé dans le dos et une valise à roulettes, trouvé une chambre dans une maison de Hammersmith sans salon sans sécheuse avec deux ronds de poêle fonctionnels partagés avec sept autres ami.e.s de partout dans le monde, et ouvert un compte de banque, nous débutons notre recherche d’emploi.

Pour nous motiver, nous avons notamment la trame sonore de notre voisin de chambre italien, Lucas, qui va comme suit, après chaque refus d’embauche qu’il essuie : « I have no money. I have to go home. »

Ça ne regarde pas trop bien pour nous. Heureusement, les pintes de bières sont juste deux pounds, on peut vivre dans le déni et se consoler avec ça pour un certain temps.

J’ai, pour ma part, trois plans :

Plan A : Gérer du public sur les plateaux de TV pour la BBC. Je faisais ça, à Montréal, accueillir les gens ravis d’assister à l’enregistrement du Match des étoiles au studio 42 de Radio-Canada pour voir Normand Broadway, pis j’étais pas pire.

Plan B : Être nanny dans une famille british. J’adore les enfants, j’ai plusieurs étés d’animatrice de camp de jour dans mon court bagage professionnel, de même qu’une preuve de casier judiciaire toute propre.

Plan C : Travailler dans un pub malgré mon expérience absente.

Le plan A ne fonctionne pas. C’est plutôt moi qui se retrouve à être gérée comme public le temps de l’enregistrement d’un show à la BBC.

Je mets donc le plan B en marche, et, en attendant que les nombreuses agences de nanny contactées me matchent avec une famille, j’entame des démarches pour réaliser le plan C. Je vais porter des C.V. dans des pubs avec, dans le cœur, le mince espoir d’avoir des retours d’appels, et, en tête, la cassette de Lucas qui joue sur repeat : « I have no money. I have to go home. »

À mon grand étonnement, le fameux pub The White Horse, situé dans Parsons Green, est intéressé par ma candidature et me convoque en entrevue.

Une rencontre durant laquelle je suis, disons, sympathique mais pas très performante. Premièrement, mon anglais est approximatif, je n’ai pas de référence d’emploi similaire, je ne connais rien de la bière anglaise et je n’ai aucune idée quoi répondre quand mon interlocuteur me demande avec quel accompagnement on sert ça, de l’agneau.

La bonne réponse : a delicious mint pea purée.

Hey ben. Lovely.

De retour dans ma petite chambre de Hammersmith, je raconte à mon chum que ça aura été un bel exercice et que je poursuivrai mes recherches, tout en espérant qu’une agence de nanny me rappelle.

Une journée plus tard, mon mini téléphone flip blanc sonne et c’est le gars du White Horse qui m’annonce que je suis engagée.

C’est à n’y rien comprendre, mais ça changera au moins la cassette de Lucas pour une nouvelle trame : « I have a little bit of money and I don’t have to go home right now. ».

Vêtue d’une chemise noire absolument pas sexy avec le logo du White Horse sur la poche droite, je fais mon training avec une gentille et très patiente employée australienne, qui commence par me faire faire le tour du bar, un grand bar en U d’à peu près dix mètres de large, où on circule très bien à 10 h le matin, parce qu’il n’y a personne d’autre qu’elle et moi.

Je constate rapidement que je n’ai pas choisi le bon endroit pour débuter ma carrière de barmaid.

Il y a à peu près une quinzaine de bières en fût de disponible et attention, chacune a sa petite particularité pour le service. Tu ne sers pas à un Anglais une bière comme tu en sers une à un Québécois. L’Anglais a le loisir de te demander de la top up pour que le collet soit de un centimètre pas plus pas moins.

Je commence à angoisser. Une angoisse qui se top up au fur et à mesure que ma formation avance. Des bières en bouteilles, il y en a une sélection infinie, sans compter que je dois apprendre les nuances entre les Pinot Grigio offerts sur le menu pour les expliquer aux clients dans la langue de Shakespeare. Puis, ça y est, mon cerveau déborde au moment des cocktails. De ceux de base aux fameux Pimm’s lemonade, je suis saoule d’informations.  

Ma première soirée en tant que serveuse s’annonce mémorable.

Je fonds derrière le bar, qui, à 17 h le soir, compte une dizaine d’employé.e.s qui tentent de répondre à la demande des centaines de clients de l’autre côté, parce que le rendez-vous pour le 5 à 7 dans Parsons Green, c’est ici.

Et il s’en boit de la bière. Ce n’est qu’à Londres que j’ai croisé des monsieurs en veston cravate en train de vomir sur le coin de la rue à 18 h 30 en guise de fin de Happy Hour.

J’entre alors en mode survie et je réalise par le fait même que je ne suis pas encore familière avec la monnaie britannique.

À chaque personne que je sers, je prie pour qu’elle me commande une Guinness, une Budvar ou une Staropramen en fût, parce que ça, je maîtrise.

Ce n’est malheureusement pas toujours le cas. En une semaine, je confectionne des cocktails douteux dont un pour Jeremy Clarkson (l’animateur de l’émission Top Gear pour les amateur.trice.s de chars, ce que je ne suis pas), je dors très mal et je fais un salaire minable sans pourboire parce que, telle est la convention en Angleterre. Seule consolation : un cinq pounds de tip de la part d’un Français qui a trouvé mon accent québécois charmant.

Assise dans la salle d’employé.e.s située à l’étage supérieur du bar avant mon prochain chiffre, je suis hantée par une forte envie de démissionner. Mon téléphone flip blanc sonne. La sonnerie d’un futur prometteur : une agence de nanny a trouvé une famille qui désire me rencontrer.

Cet entretien d’embauche-là se déroule beaucoup mieux. Je me sens compétente quand on me demande les accompagnements à servir avec du spaghetti (réponse : aucun) et j’ai la job. J’annonce avec délivrance à mon boss du White Horse que je quitte pour aller m’occuper de deux fillettes à un bien meilleur salaire que celui payé pour travailler dans son bar.

En plus, j’aurai mes vendredis off pour me faire servir du Pimm’s lemonade, et mes conversations en anglais seront bien plus riches que top up pas top up une Guinness, parce qu’il se trouve que la mère de la famille, ma boss, est Conservatrice principale des arts décoratifs à la Collection Royale. Sa boss à elle, c’est la Reine.

« Lucas, I have money now and I can enjoy my stay in London. », mais je n’ai pas la chance de te le dire, tu es déjà retourné en Italie.