FEMMES DE RÊVE
FEMMES DE RÊVE
Ce texte a été écrit début 2022. Beaucoup d’événements ont marqué l’histoire depuis. Bien que ceux-ci ne soient pas cités dans ce texte, ils s’inscrivent dans la réflexion que j’aurais aimé partager avec ma grand-mère, juste avant qu’elle reçoive l’aide médicale à mourir.
C’était un samedi parfait de juillet 2021 pour aller à la plage et se faire bronzer distanciés.
Mais nous, on ne s’en allait pas à la plage, on s’en allait assister à ta mort, mamie.
À première vue, cette journée-là semblait ordinaire comme les autres. On a fini par prendre notre place dans le trafic du Métropolitain, juste après s’être fait couper sur la voie de service à la hauteur de la rue St-Hubert. That’s All de Genesis jouait à la radio et le conducteur d’un gros pick-up noir ne se gênait pas pour nous coller au derrière. J’étais dans la voiture avec mon frère au volant, et je me rappelle lui avoir dit : « Je ne pourrais jamais être amie avec ce gars-là. Je suis certaine qu’il n’est même pas vacciné. »
J’émettais des jugements gratuits. La dernière année a mis tout le monde à boute, moi y compris. Je serai bienveillante une autre fois.
Sur la 40, à la hauteur de Joliette, la playlist punk rock des années 90 qu’on venait d’entamer a été interrompue par un appel. Sur le haut-parleur, ma belle-sœur nous annonçait qu’un des deux p’tits vomissait. Il avait pogné la gastro. J’ai eu mal au cœur drette-là moi aussi, tout en présupposant que les deux miens étaient les prochains sur la liste, parce que, comme tu le sais mamie, il n’y a pas de distanciation chez nous. On habite tous ensemble, la famille de mon frère et la mienne.
J’ai ressenti une soudaine vague d’empathie pour mon chum, qui allait devoir gérer la vomissure seul à la maison. Puis, je me suis rappelé que je m’en allais gérer ma présence au moment où on te donnerait l’aide médicale à mourir. Ramasser du p’tit vomi, c’était pas si pire que ça finalement.
Au départ, mamie, je t’avoue que je ne voulais pas assister à ta mort. C’est ma mère, ton ex-belle-fille-considérée-comme-ta-fille, qui m’a convaincue. « Ça sera probablement un très beau moment ! » qu’elle m’a dit. Ayant travaillé comme infirmière en soins palliatifs, elle savait de quoi elle parle.
Influencée par ma mère et également par ma peur de manquer quelque chose (FOMO qu’on dit de nos jours, mamie), je me suis donc ravisée.
Arrivés à Québec chez mon père qui s’en allait te voir mourir, toi, mamie, sa mère, on a mangé un morceau, même si on n’avait pas très faim. On a aussi jasé de plein d’affaires, mais pas de ta mort, évidemment. La grande question était surtout de déterminer comment on devait s’habiller pour ce genre d’événement.
Une fois le outfit sélectionné enfilé, mon père, sa blonde, mon frère et moi, avons embarqué dans la voiture en direction de ton CHSLD, où tu nous attendais, ou peut-être pas.
Ce qu’on fait le jour de notre mort attendue, je ne sais pas trop.
En prenant la bretelle nous menant au boulevard Henri-Bourassa, La valse à mille temps de Brel jouait et mon père a éclaté en sanglots, suivi de près par moi.
C’est mon frère qui conduisait, encore une fois. Ma mémoire me laisse croire que lui, au volant, il ne pleurait pas.
Entre les larmes, on chantait pareil, mais comme tu le sais mamie, ça va vite en tabarouette cette chanson-là. On n’a pas donné notre meilleure performance.
Assise sur la banquette arrière, je séchais mes pleurs tout en pianotant sur le clavier de mon ordinateur. Je terminais une vidéo que j’avais montée pour toi. Une vidéo hommage de type diaporama, le genre qu’on présente normalement aux funérailles de quelqu’un pour celles et ceux qui restent. Sauf que dans ce cas-ci, mamie, on visionnerait ça tout le monde ensemble, avec tes cinq enfants et tes dix petits enfants, dont moi, juste avant que tu nous quittes. Ça me stressait un tantinet.
On a stationné la voiture devant le CHSLD. Il faisait tellement beau, mamie. T’en souviens-tu?
En montant dans l’ascenseur vers la chambre réservée pour l’occasion, j’ai réalisé qu’à la place de réfléchir longtemps à mon outfit, j’aurais dû me pencher sur ce qu’on dit à une personne qui sait qu’elle va mourir dans une heure et demie.
J’aurais pu te parler de milliers de choses mamie. Rien et tellement se sont passés à la fois dans les dernières semaines confinées, déconfinées et reconfinées. J’aurais pu te confier que je trouve que c’est le bordel pis que je suis ben épuisée de t’ça. Je ne comprends pas trop où on s’en va. L’aide médicale à mourir, on se la donne à petite dose plus le temps avance, mais on n’a pas toute donné notre consentement comme toi.
Pendant que, dans un cours de mon certificat en sexologie, on se questionne à savoir s’il existe une façon plus inclusive de parler d’éjaculation vaginale, il y a des camionneurs qui réclament notre liberté à Ottawa. Puis, « Pourquoi ne pas bombarder l’Ukraine? » que l’autre s’est dit. Passion pyromanie.
Tout ça d’un côté, en promouvant de l’autre bord la décroissance, la déconnexion, la diversité et le bien-être. Tous ces mots-là surutilisés et sous incarnés.
Mamie, toi, les mois passés, tu étais prise dans ton CHSLD pendant que plusieurs étaient pris sur ZOOM, TEAMS, et/ou dans un trois et demi hanté par la violence conjugale, à devoir faire leur quarante heures de travail par semaine avec de jeunes enfants à la maison.
NON! Ce n’est pas une pandémie qui nous empêcherait d’être productifs.
La belle opportunité qu’on a manquée, mamie. Trouves-tu?
Le plus drôle pas drôle, c’est qu’on semble surpris qu’autant de gens soient pognés avec des problèmes de santé mentale. Quelle surprise en effet. Pourtant, toute va ben. Vite vite vite et bien bien bien, surtout si on se fie à Instagram. Les nouvelles cependant, c’est une autre affaire, mais je ne les regarde plus, je serais tout le temps en train de brailler.
Tu sais mamie, des fois, je rêve d’un monde qui serait géré davantage par des femmes, et j’ai l’impression que tu serais d’accord avec moi là-dessus. Je nous sens compétentes pour le faire et, je te rassure, mes attentes ne sont absolument pas que le résultat soit parfait.
Oui, je suis très binaire dans ma conception du monde, mais toi, je suppose que tu t’en fous anyway.
Et je dois admettre avoir une certaine crainte que le pouvoir puisse corrompre les femmes également, personne n’est à l’abri, mais si on ne l’essaye pas par contre, on ne le saura jamais.
Sans farce mamie, l’Homme avec un grand H*, il me semble qu’il a fait son temps. Ses décisions nous mènent tout droit vers la fin du monde et c’est de valeur qu’il nous embarque toutes et tous dans le même bateau. Tu sais, ce bateau tellement gros qu’il ne passe pas sous un pont de Rotterdam?
Tu comprendras que je suis féministe comme toi mamie. Je ne saurais affirmer si je suis dans la gang des égalitaires ou marxistes ou radicales ou écoféministes, car le mouvement féministe est complexe. J’ose donc me proclamer bad feminist. Comme ça, je ne prends pas de chance.
Je me sens souvent impuissante mamie. Je regarde mes enfants et je me demande leur avenir sera fait de quoi. Pourront-ils prendre des bains? Auront-ils des alertes hebdomadaires sur leur téléphone intelligent leur indiquant de se mettre à l’abri? Viendront-ils souper à maison ou toute va se passer dans le Métavers?
Le monde me tape tellement sur les nerfs mamie. Partout. À l’épicerie, sur les réseaux sociaux, au parc, dans mes cours. On se fait croire qu’on veut le bien des autres à grand coup de bienveillance collective énoncée de façon répétée sous forme d’opinions spontanées, quand au fond, la majorité de nos actions me semble d’abord posée pour satisfaire notre petit nombril. Et, à bien des égards, je confesse n’être pas mieux que le monde tsé.
Je chiale ben mamie, mais sache que je suis consciente d’être dans les chanceuses. Tu as d’ailleurs su me le rappeler à quelques reprises, et je t’en remercie.
Bref, le jour de ta mort, j’aurais pu te jaser de tout ça, mais, le temps d’arriver dans ta chambre, de saluer la famille, de setuper la TV cathodique pour regarder la vidéo que je t’avais préparée, ce n’était pas long qu’il te restait juste quarante-cinq minutes, comme ton deuxième enfant l’a annoncé après t’avoir lu un magnifique texte que je ne sais pas comment il a fait pour te lire ça.
Concernant la vidéo, on l’a regardée deux fois si ma mémoire est bonne, hein, mamie? As-tu aimé les choix musicaux? Beethoven, Jean Ferrat, Leonard Cohen, j’espère que oui.
Puis, on a pris des photos avec toi, à tour de rôle, comme si tu étais la Fontaine de Trevi ou Notre-Dame de Paris. Et, quand mon tour de dernière conversation est venu, je me suis agenouillée au côté de ton lit et la seule chose que j’ai trouvé à dire c’est finalement : « Merci mamie de m’avoir transféré ton sale caractère. ».
J’espère que ça ne t’a pas trop déçue.
C’est bête comme dernières paroles, mais sincèrement, merci mamie. Je pense que c’est utile d’avoir du caractère pour résister et avancer dans la vie.
Et quand je pense à ce dit caractère, je fais référence à celui qui te permettait de répondre au curé que ce n’était pas lui qui élevait les enfants, lorsqu’il faisait sa tournée pour inciter les paroissiens à faire plus de bébés.
Vers 16 h 45, le médecin est entré dans la chambre. Il t’a d’abord demandé si tu avais changé d’avis. Tu lui as alors répondu, avec le sourire et beaucoup d’assurance, que non.
Ton sale caractère était chose du passé.
Le temps d’une petite injection, entourée de tes enfants et petits enfants, dans une chambre baignée de soleil, tu es passée de vivante à décédée. Si tu savais comme la transition se voyait bien sur ton visage.
Mon père est parti dans le corridor peu de temps après. Il a eu un p’tit bouillon, comme dirait ma mère. Mon frère et moi, on est allés le réconforter.
Après ça mamie, on a pris le temps de jaser avec les merveilleuses personnes qui ont pris soin de toi au CHSLD. Certaines avaient remarqué, comme moi, que tu avais du caractère. Elles nous ont aussi parlé de tes derniers jours et des vêtements que tu avais choisis de porter pour cette journée. Ça m’a rassurée d’apprendre que toi aussi, mamie, ton outfit, tu y avais pensé.
Puis on a quitté la chambre. Ton corps était toujours dans le lit, éclairé par la golden hour. Ton âme, je ne sais pas. J’aime m’imaginer qu’elle montait vers le soleil qui se couche.
Pour souligner ton départ, on s’est réunis en famille chez l’un de tes fils pour la soirée. On en a profité pour se remémorer des anecdotes du bon vieux temps.
Ma belle-sœur a rappelé mon frère vers 21 h pour prendre des nouvelles. C’est là qu’on a su que c’était un peu le chaos à la maison à cause de la gastro.
On n’est pas rentrés tard mon frère et moi, on était brulés raide.
Très tôt le lendemain matin, on a quitté Québec pour revenir à Montréal. On a troqué le punk rock pour du francophone. La chanson Frédéric de Claude Léveillé a joué. J’ai alors pleuré en regardant les arbres de Louiseville défiler.
On est arrivés à la maison vers 9 h 30. Il faisait encore beau et les enfants avaient presque passé à travers leur gastro.
*Le dernier travail de mon certificat en sexologie portait sur la masculinité hégémonique, un concept expliqué ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Masculinité_hégémonique
Voici deux extraits de la page Wikipedia qui démontrent l’impact que celle-ci peut avoir :
« D’une part, elle comporte des coûts pour les individus se conformant à ce modèle de masculinité dominante. En effet, ce modèle étant évolutif, et comportant des normes auxquelles il est nécessaire de répondre, il demande un constant effort d’adaptation de la part des individus, afin de se montrer « à la hauteur » de ce qui est « attendu » de leur part. Cette domination doit être donc continuellement réopérée, à défaut de quoi, ils risqueraient de perdre en crédibilité et ne plus incarner cette masculinité hégémonique.»
« La masculinité s’inscrit dans les rapports de genre. Elle est dès lors relationnelle, et se construit donc par rapport à la féminité. De ce fait, la masculinité hégémonique influence les représentations de la féminité. En effet, ce concept induit la binarité du genre et plus exactement l’opposition entre masculinité et féminité. En effet, les caractéristiques de la masculinité hégémonique doivent se distinguer de celles qui constituent la féminité. [..] En conséquence, la féminité sera représentée par des caractéristiques (en lien avec la masculinité Hégémonique) comme étant faible, émotive, douillette[12] tandis que la masculinité sera représentée par « la recherche de la réussite, de la performance (être fort, courageux, combattif, agressif, ambitieux…), l’affirmation de soi, la capacité à imposer son autorité, etc. »[12].»

