Am I gonna die à Hawaï?
Am I gonna die à Hawaï?
Hawaï. Le rêve.
Du soleil pour te brûler la peau, des rip currents pour te casser le cou, et on ne manque pas de t’en avertir avec des affiches plantées à peu près à tous les deux kilomètres. Des randonnées majestueuses qui impliquent le risque de glisser au bas d’une falaise d’une trentaine de mètres où, par la suite, tu es assurément emporté par les rip currents.
YOUPI.
Mon mari pis moi décidons donc de choisir cette destination pour nos vacances en bons début trentenaires privilégiés que nous sommes.
Le plan de match : iles d’Oahu, Kaui, Maui.
Début du voyage sur Oahu, super relaxe, À Honolulu, je ne me sens pas trop dépaysée. Le bord de mer est magnifique. J’ai évidemment le souffle qui veut me couper de temps en temps, simplement parce que je viens de tomber en vacances.
Mon hyperventilation intermittente m’engourdit la joue de temps en temps, qui fait que je lève mon bras gauche environ quatre fois par jour (je prends une pause pendant la nuit) pour m’assurer que je ne fais pas un AVC.
Autrement, tout roule.
Y fait beau, on boit de la bière, pis on a du fun. On admire les vagues tout autant qu’on dévisage les vingt-trois personnes dans la piscine de l’hôtel qui se prennent en photo avec un selfie stick en vue de partager un autoportrait d’elles avec l’océan en background, pour que leurs followers puissent ensuite les admirer devant la mer qu’on admire.
On est quasiment dans Inception. Léonardo, es-tu à Hawaï toi aussi ?
Après notre repos à Honolulu et les environs, on vole vers Kaui. On loge d’abord dans un condo situé pas très loin de la fameuse Napali Coast, où on prévoit s’aventurer le lendemain.
Le lendemain devient présent. C’est de même la vie.
La journée s’annonce ensoleillée et très chaude. On prépare nos sacs à dos comme des randonneurs amateurs, et puis on part. Avec pas assez d’eau, je confirme.
L’objectif est de se rendre à la petite plage cachée qui, apparemment, vaut vraiment le détour.
Fait important : il y a eu de la pluie torrentielle la veille et le chemin est glissant. Ça va relativement bien, jusqu’à ce qu’on arrive à une certaine hauteur, que la vue soit imprenable et que mon mari ait la fâcheuse manie de s’approcher tout le temps trop proche du bord à mon goût. Je l’imagine tomber de la montage au ralenti à chaque fois, en cessant de respirer.
Pas assez d’eau, pas assez d’air, pis pas assez d’ombre.
En effet, le soleil tape en s’iouplait, mais je n’ai encore rien vu.
Parce qu’une fois arrivés pas loin de la plage paradisiaque, il faut traverser un tronçon d’océan où les fameux rip currents arrivent à se faufiler. Il s’agit de sauter de roche en roche, tout simplement.
Fuck la plage que j’me dis, mais pas mon mari, évidemment. Il me persuade d’embrayer le pas, je ne sais plus de quelle façon. La seule chose dont je me souviens, c’est que je suis en pleurs et hystérique.
Par miracle, avec beaucoup d’encouragements et les yeux semi-fermés, je réussis à poser les pieds sur le sable de l’autre côté du chemin de roches.
La plage est idyllique. Le Lonely Planet disait vrai. Ça a valu la peine, et je me trouve limite niaiseuse d’avoir braillé de même juste avant.
Le chemin du retour se déroule assez rondement, avec le même niveau de cramage au soleil, pas d’eau et une vue imprenable.
Au moins, mon chum ne s’arrête plus sur le bord des falaises, ayant déjà admiré la vue à l’allée. C’est toujours ben ça de gagné.
Le pied posé hors de la Napali Coast, nous courons à la plage la plus près pour nous baigner. La mer est calme à cet endroit. Je nage en toute tranquillité.
Le soir, dans le petit condo qu’on a loué, on cuisine de la saucisse intensément salée, accordée avec un vin rouge absolument pas hawaïen, et on a bien du plaisir.
Hawaï était aussi la destination où on avait convenu qu’il serait nice de concevoir un premier enfant.
Je confirme qu’il n’y a pas d’enfant qui s’est fait ce soir-là.
C’est dommage, ça aurait été tellement une belle réponse aux personnes qui demandent où l’enfant a été conçu. Avec tout mon malaise, j’aurais pu leur clamer au visage: « À Hawaï, c’est une fille et on l’appellera Moana. ».
La nuit est plutôt agrémentée de vomissage intense. Une nuit la tête dans le bol, moins paradisiaque que la Napali Coast, mais au moins, avec de l’eau.
Réveil pas super agréable le lendemain matin, et on doit se ramasser rapidement. Finie la vie de bourgeois hawaïens, on migre vers une auberge de jeunesse.
Une migration qui ne se fait pas sans embuches, ou devrais-je dire, une migration qui se fait sans oxygène.
J’ai d’abord peine à marcher jusqu’à la voiture de location. La raison est toute simple : je ne sens presque plus mes pieds, qui sont engourdis à un second niveau.
Plus l’engourdissement s’intensifie, plus j’hyperventile, plus mon état général, qu’on pourrait qualifier de crispé, s’étend à mes jambes en entier, ensuite mes bras, mes mains, jusqu’à ma face.
Je m’imagine en train de paralyser.
Mon mari nous conduit malgré tout à bon port. De son côté et comparé à moi, je le qualifierais de très dégourdi.
Il finit cependant par réaliser l’ampleur de mon problème en me voyant la face une fois à l’auberge de jeunesse.
J’ai enflé. Mes joues me cachent carrément la vue et mes mains sont tellement grosses que je suis absolument incapable de prendre mon téléphone. Le cauchemar.
On demande de l’aide à la fille de la réception. Elle me couche sur un divan dans le petit hall d’entrée et là, je sors mes plus grands talents d’art dramatique : « Am I gonna die ? ».
Quand j’y repense, ça me fait sourire, mais sur le coup, j’ai sincèrement l’impression que je meurs.
Je ne serai pas tombée enceinte à Hawaï, mais j’y mourrai.
Heureusement, l’expression dans les visages de mon mari et de la fille de l’auberge de jeunesse me donnent espoir. Tous les deux gardent un certain calme et me parlent sur un ton tout doux tout rassurant comme des parents qui tentent de consoler un enfant qui s’est râpé le genou en tombant sur le trottoir.
Quelqu’un appelle l’ambulance parce que mes doigts gros comme les saucisses mangées la veille sont dans l’incapacité de composer un numéro de téléphone, même si celui-ci a seulement trois chiffres.
Les ambulanciers arrivent rapidement et me donnent un diagnostic dès la vue de ma face :
« You’re not gonna die. »
Fiou.
Ils me partagent un sac de papier brun et m’invitent à respirer dedans.
Pas trop compliqué.
Ils recommandent, malgré que je ne sois pas à l’article de la mort, de m’amener à l’hôpital. Ils suggèrent également de ne pas embarquer dans l’ambulance avec eux, parce que la ride va coûter cher.
Mon mari poursuit donc son rôle de taxi et me conduit à l’hôpital la plus près, greyée de mon meilleur ami le sac de papier brun. Je parviens à sortir de la voiture seule et à marcher jusqu’à l’entrée comme une grande. Ma respiration est, je crois, légèrement moins saccadée.
La salle d’attente est vide. On me prend en charge rapidement. Le médecin qui m’examine est cute. Je vais mieux, je pense.
Conclusion de cette consultation médicale : je suis déshydratée, genre sec sec sec, et il va falloir que je passe un bon trois heures pluguée sur le soluté pour me remettre sur le piton.
C’est parfait. Ça donne le temps à mon mari de faire les démarches avec la compagnie d’assurances de voyage. Il ne m’a pas précisé s’il a pris la peine de raconter que j’avais crié « Am I Gonna die? », mais les frais médicaux ont été remboursés.
Désenflée et réhydratée, je quitte l’hôpital avec une p’tite gêne de retourner à l’auberge de jeunesse.
« Tchekez c’est la fille de tantôt. Elle est toujours vivante finalement. Quelle surprise. »

